Écrit par
Lucas Peps
8 min de lecture
Il y a deux ans, j’aurais répondu “pas vraiment”. En 2026, c’est devenu une vraie question, justement parce que les marchés de prédiction se sont imposés comme un objet mainstream. Ils ne sont plus réservés à une niche crypto qui parie entre elle sur des sujets obscurs. On voit passer des marchés sur la politique, l’économie, la pop culture, la géopolitique… et forcément, ça finit par marcher sur les plates-bandes du pari sportif.
Le signal le plus intéressant, à mes yeux, c’est que ces plateformes ressemblent moins à des casinos “déguisés” qu’à une nouvelle façon de parier. Le produit est plus simple à comprendre qu’il n’en a l’air : une question, deux issues (oui/non), un prix qui bouge en fonction de l’argent qui entre, et la possibilité de sortir avant la fin. C’est la logique du trading appliquée à l’événementiel. Et quand tu mets cette mécanique face au sportsbook classique, tu comprends pourquoi certains parieurs s’y accrochent.
Sur le papier, un bookmaker fait deux choses très bien : il propose une profondeur de marché énorme (beaucoup de sports, beaucoup de ligues, beaucoup de micro-paris) et il encadre l’expérience (paiements, limites, promos, live, cashout). Un marché de prédiction, lui, peut être plus “direct” : tu ne choisis pas parmi 200 lignes de cotes, tu réponds à une question. Pour une partie du public, c’est immédiatement plus lisible.
Deuxième point : le côté “je peux revendre”. Un parieur sportif n’a pas toujours l’impression de maîtriser son risque. Sur un marché de prédiction, si tu as pris une position tôt et que le prix a bougé dans ton sens, tu peux réduire ton exposition ou sortir. C’est psychologiquement puissant, parce que ça donne le sentiment d’être acteur, pas juste consommateur de cotes.
Troisième point : le catalogue “société”. Un bookmaker régulé ne peut pas faire n’importe quoi (et c’est normal). Les marchés de prédiction, eux, se sont fait connaître aussi via des sujets qui sortent du sport, parfois très sensibles, ce qui attire une audience qui n’aurait jamais ouvert un compte de paris sportifs classique. On l’a vu avec des marchés liés à l’actualité internationale et politique.
Donc oui, en termes d’usage, ça peut concurrencer une partie du pari sportif : plutôt les parieurs “opinion” (j’ai une conviction, je prends un prix), plutôt les marchés simples (vainqueur, qualification, événement majeur), plutôt les profils déjà à l’aise avec la crypto ou l’investissement.
Contre le casino, je suis beaucoup plus sceptique.
Le casino, c’est l’instantané, la répétition, le divertissement pur, la gratification rapide. Un marché de prédiction, c’est l’inverse : tu attends une résolution, tu dépends d’une source de vérité (un “oracle”, une décision officielle), tu peux te retrouver dans des disputes de marché si l’événement est flou. Même si tu “trades” beaucoup, tu restes sur des événements, pas sur du gameplay.
Si concurrence il y a, elle est indirecte : ce n’est pas “je joue aux slots ou je vais sur un marché de prédiction”. C’est plutôt “je veux miser sur quelque chose maintenant” et l’offre qui capte ce moment-là. Mais structurellement, le casino et le prediction market ne répondent pas au même besoin.
C’est ici que la discussion devient très concrète : en France, en Belgique et en Suisse, l’accès “propre” à ces marchés est largement verrouillé.
France : le cadre légal est clair sur ce qui est autorisé en ligne : paris sportifs, paris hippiques et poker. Les casinos en ligne restent interdits. C’est l’ANJ qui supervise, et l’État communique régulièrement sur la différence entre offre autorisée et sites non agréés.
Dans ce contexte, les marchés de prédiction type Polymarket sont vus comme une offre non autorisée : l’ANJ a rappelé que c’est illégal en France et a pointé les risques (notamment addictifs) en expliquant pourquoi ces plateformes sont bloquées.
Belgique : même logique de licence et de liste noire, avec une volonté forte de canaliser le jeu vers des opérateurs autorisés. Les études relayées en 2025 montrent d’ailleurs un point clé : même quand un marché est régulé, une part non négligeable des joueurs (surtout les jeunes adultes) continue d’aller sur de l’illégal.
Suisse : la loi sur les jeux d’argent prévoit explicitement le blocage de l’accès aux offres de jeux en ligne non autorisées quand l’opérateur est basé à l’étranger (ou dissimule son siège), et la Commission fédérale des maisons de jeu publie une liste des offres bloquées.
Conclusion simple : dans ces pays, si un marché de prédiction veut exister “en clair”, il doit entrer dans une case régulatoire (jeu d’argent ou produit financier) et accepter les obligations qui vont avec. Et c’est là que beaucoup de plateformes se cassent les dents.
Le Canada est fascinant parce qu’il montre l’autre voie : certains régulateurs n’abordent pas le sujet uniquement comme du “gambling”, mais comme une forme de dérivé, proche de l’option binaire.
Les autorités canadiennes ont mis en place une interdiction des options binaires à court terme pour les particuliers (MI 91-102), avec une définition très proche du “oui/non sur un événement”.
Et en Ontario, le régulateur a même annoncé un accord (settlement) avec les opérateurs de Polymarket, en expliquant que la plateforme avait offert des options binaires à des résidents ontariens en violation de cette règle.
Dans le même temps, le pays a aussi élargi le pari sportif régulé : la loi fédérale a ouvert la porte au pari sur un événement sportif unique (Bill C-218, en vigueur à partir du 27 août 2021), avec gestion provinciale derrière.
Ontario est devenu un exemple de marché en ligne régulé très structuré (lancement du marché iGaming le 4 avril 2022).
Ce contraste dit quelque chose d’important : un État peut tolérer (et encadrer) le betting, tout en bloquant des formats “event contracts” s’ils sont considérés comme des produits trop proches des options binaires.
Il y a une réalité que beaucoup d’articles évitent : en France et en Belgique, l’offshore n’est pas un épiphénomène. Il y a une demande, elle est massive, et elle ne se limite pas aux “gros joueurs”.
En France, une étude relayée fin 2025 évoque 5,4 millions de personnes ayant joué sur des sites illégaux, un chiffre supérieur au nombre de joueurs sur le marché légal sur la même période.
En Belgique, les enquêtes publiées autour des 18-30 ans montrent qu’une part significative déclare utiliser aussi des sites illégaux.
C’est là que les marchés de prédiction deviennent “dangereux” pour les bookmakers : pas forcément en frontal sur le marché régulé, mais comme une alternative de plus dans l’écosystème offshore, avec un argument simple (et vendeur) : “tu peux parier sur tout”.
Si on parle concurrence réelle, il y a quelques points qui vont trancher, et les régulateurs aussi vont juger là-dessus :
Mon sentiment : les marchés de prédiction peuvent clairement prendre une part de l’attention et de la liquidité du pari sportif, surtout sur les gros événements et les marchés binaires très simples. Mais en France, Belgique, Suisse, Canada, la vraie bataille ne se jouera pas sur le produit. Elle se jouera sur la case juridique dans laquelle on les met… et sur le niveau d’exigence qu’on leur impose.